«La Miséricorde et l’aveugle-né de Jéricho»

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(Causerie donnée en arabe en style parlé par le P. Ramzi JREIGE c.m. au Bureau Pédagogique et aux Responsables de Cycles des établissements scolaires des Filles de la Charité, le 5 Décembre 2015.)

L’Eglise aujourd’hui…
P. Ramzi jreige cm. On attendait le prochain jubilé pour 2025 et tout d’un coup le Pape surprend l’Eglise en annonçant un Jubilé extraordinaire pour l’année 2016 ! Il a senti que l’Eglise a besoin, aujourd’hui, dans les circonstances qu’elle vit de ce jubilé et que c’est le trésor le plus important qu’il lui laisserait !
Dans la société actuelle, il y a d’un côté les athées, pour qui Dieu est le dernier de leur souci, et de l’autre, les fanatiques. Ces deux parties tendent à l’extrémisme. Nous n’avons plus d’athéisme théorique qui ignore complètement l’existence de Dieu, nous n’entendons plus de discussions à ce sujet. Nous sommes passés à une autre étape plus pernicieuse, plus subtile : c’est l’athéisme pratique. On vit en mettant Dieu de côté. Je vais à l’Eglise pour les grandes circonstances, mais dans ma vie de tous les jours, Dieu n’y est pas.
Au Liban, en général, nous avons d’un côté ceux qui se sont éloignés de l’Eglise pour plusieurs raisons et, d’un autre, la montée d’un phénomène très important qui est l’extrémisme chrétien. Les adeptes de ce phénomène courent après le miraculeux, l’étrange, ce qui prend tout de suite un cachet publicitaire et «triomphant». C’est une pente et un phénomène dangereux que nous avons besoin actuellement de stopper. Car, dans notre foi chrétienne, le miracle est un signe qui passe. Est-ce que les personnes qui ne sont pas guéries par un saint, n’ont pas été touchées par l’amour de Dieu et par sa Miséricorde ? Dans l’Eglise, quand l’extraordinaire prend la place de l’ordinaire, nous avons un problème de Foi très grand.
Donc, actuellement, nous avons d’une part l’extrémisme chrétien qui vire vers le miraculeux et de l’autre, l’extrémisme « apocalyptique », qui fait peur aux gens : « la fin du monde approche, la colère de Dieu arrive, Il va arrêter sa Miséricorde et va commencer à juger» dit-on. Ceci pour alarmer les gens, les affoler et par là, les amener à l’Eglise. Cette mentalité de peur, débouche dans la superstition. Psychologiquement elle engendre la culpabilité et elle grandit avec nous depuis notre enfance. Les superstitions reposent dans toutes les religions sur ce principe : « le danger arrive et il est plus fort que toi, mais si tu portes ce talisman ça ira…La colère de Dieu va tomber sur toi, mais si tu jeûnes, pries le chapelet, communies et lis dans l’Evangile, tu seras sauvé... ».
C’est un phénomène religieux naturel, qui fonctionne avec ou sans Jésus parce qu’il repose sur la psychologie de l’homme qui a un besoin existentiel d’écarter la croix de sa vie.
Il y a dans certaines Eglises des prêtres, qui sont peut-être des Saints personnellement, mais qui vous font peur de Dieu dans leurs homélies. Ce n’est pas la pensée de l’Eglise, surtout pas celle du Pape François qu’il essaye d’insuffler actuellement. De même, parfois on vous donne des livres à base de ces hérésies qui sont soi-disant spirituels et qu’on distribue gratuitement : Déchirez-les et jetez-les.
Face à tous ces phénomènes actuels, le Pape a vu qu’il fallait revenir aux racines du christianisme. Dans la Bulle d’indication du Jubilé de la Miséricorde (que je vous recommande de lire à tout prix) il dit que dans ce mot « Miséricorde », il y a le résumé de toute la foi chrétienne. Si nous ne découvrons pas cette quintessence de notre religion, nous continuons à vivre notre foi superficiellement.
Aussi, Sr Marcelle et moi avons choisi ce texte où Jésus rencontre un personnage important : l’aveugle de Jéricho. Essayons aujourd’hui de redécouvrir ce passage de l’Evangile de Luc chapitre 18 versets 35 à 43 d’une manière nouvelle qui sera plus proche de notre vie.

Jéricho et son symbolisme
Jésus monte de Jéricho à Jérusalem, c’est le dernier passage avant son entrée à Jérusalem pour être crucifié, le dernier pèlerinage qu’IL fait et qui est symboliquement très important pour l’Eglise.
Chaque fois que Jésus parle de l’éloignement de l’homme de Dieu, il le met à Jéricho. Exemple : la parabole du Bon Samaritain.
Géographiquement, Jéricho est la ville la plus basse du monde ayant une altitude proche de (moins) - 240 mètres au-dessous de la Mer, dans une vallée qui fait peur, où en été on a du mal à respirer. Elle a les plus anciens vestiges du monde.
Pour les Juifs, Dieu habite Jérusalem dans le temple, donc les habitants de cette ville qui est sur une colline sont les amis de Dieu. Quelqu’un qui décide de quitter Jérusalem pour descendre à Jéricho, c’est symbolique de quelqu’un qui décide de vivre en quête de plaisirs, d’un bonheur sans Dieu…
Quand Jésus a décidé de monter à Jérusalem, il est parti de Jéricho et là il a rencontré cette personne, qui n’a pas de nom, pas d’identité (en Orient le nom exprime l’identité de la personne). Dans un autre passage, il est appelé Bartima (Bar = fils, Tima = aveugle) « aveugle, fils d’aveugle !». Lui et la cécité ne font qu’un. C’est son identité, « sa vérité» dont il ne peut plus fuir et à travers laquelle il cherche la vie dans cette vallée de la mort. Toute cette dynamique nous la comprenons dans le passage où il est dit : « Il était assis au bord de la route. »
Dans notre vie, nous essayons souvent de faire une identification entre nos possessions et nous. Exemple : la personne qui acquiert un titre (Docteur !) et n’accepte plus d’être appelée par son nom mais par ce titre qui, parfois devient plus important que son nom, parce qu’à travers lui, cette personne reçoit une importance, « de la vie »...

Le « bord » de la route…
La route symbolise la communication, le développement, le commerce, le dynamisme ; sans route, on ne peut pas vivre. Aujourd’hui on mesure le développement d’un pays par l’importance et l’état de son réseau routier. Donc cet aveugle vit au bord de la route, en marge de la route.
L’homme est un être sociable. Une grande partie de sa vie se passe sur la route, ou en communication, même quand il est à la maison par l’intermédiaire des « Réseaux Sociaux » ! Souvent, nous avons peur d’être en marge, (du groupe auquel on appartient…) au bord de la route qui symbolise la mort.
Parce qu’il est aveugle, cet homme vit au bord de la route et il mendie. Tout son souci, tout son espoir dans cette vie est qu’à la fin de la journée il puisse compter tout l’argent que les gens lui ont laissé de leur surplus, par pitié, par devoir, pour avoir la conscience tranquille avec Dieu et non parce qu’ils l’aiment : « Prends, mais ne nous dérange plus et ne chantonne plus ta complainte… »
Cet homme nous ressemble beaucoup. Ne sommes-nous pas parfois mendiants d’un sourire, d’une affection, d’une valorisation, d’un rôle important ? Même avec Dieu, ne sommes-nous pas mendiants d’une bonne santé, d’une réussite, d’une tranquillité ? Ne passons-nous pas parfois une grande partie de notre vie à mendier ?

Dans ce tableau sombre apparaît une lueur d’espoir, de lumière. L’aveugle s’informe de ce grand bruit qu’il entend et on lui dit, Jésus de Nazareth est là. Il ressent qu’il est devant « L’occasion de sa vie, sa dernière chance». Il commence à crier, expression de sa souffrance et de sa peine.
Quelqu’un me disait dernièrement : Faut-il crier vers Dieu pour qu’Il nous entende ? Je dirai, nous n’avons pas besoin de crier, notre coeur crie de lui-même, il a un manque et il attend cette occasion, cette chance pour que quelqu’UN vienne le renouveler et le transformer de fond en comble.

Chronos ou Kairos ?
Autour de Jésus, il y a beaucoup de monde, c’est presque un festival et ses organisateurs font taire l’aveugle ; pour eux ce n’est pas le moment que le chef ( Jésus) s’en occupe… Mais lui criait de plus belle. Il était sûr qu’il ne fallait pas rater cette chance, cette occasion, ce « kairos ».
En grec, le temps a deux noms, deux conceptions : il y a le chronos et le kairos.
Le chronos, c’est la suite des moments jusqu’à l’infini, des moments qui se ressemblent, où nous n’arrivons pas à percevoir la façon dont Dieu tente de mettre fin à l’ordinaire pour transformer notre existence et notre histoire en extraordinaire. Tout ce qui dépend de l’amour dans notre vie, en positif ou en négatif, en acquisition ou en perte de l’amour, ce sont des moments plus importants que d’autres, des occasions à ne pas rater : le kairos !
Donc, cet aveugle a senti qu’il est en face d’un kairos qui ne reviendra pas une seconde fois dans sa vie. Il crie de plus en plus fort et il utilise le terme « Rouhmaka », « je demande ta miséricorde ».
Le mot miséricorde « Raham » vient du mot utérus, l’endroit d’où vient la vie, (il demande la vie) parce que lui est « mort », il a besoin de quelqu’un qui la lui donne.
Celui qui donne la miséricorde à l’autre, le créé de nouveau, lui donne une nouvelle occasion de revivre parce que sans miséricorde, nous sommes dans la mort.
Quand l’homme est dans l’utérus de sa mère, il expérimente qu’il est aimé gratuitement. Ce mot «rahmé» a été traduit en latin par misericordia d’où en français le mot miséricorde qui est formé de 2 parties : « misère », pauvreté extrême et « cordia » (d’où vient l’adjectif cordial) vient du mot coeur (l’amour). La miséricorde, c’est de trouver quelqu’un qui nous aime dans notre misère, quand nous sommes aveugles, malades, sans argent, en situation d’échec, pécheurs, donc quand nous sommes « au bord de la route »…
Le plus beau dans cette scène est l’attitude de Jésus. Il arrête tout ce « folklore » autour de lui et demande qu’on appelle l’aveugle, et à ce moment-là il y a un focus sur Jésus et sur l’aveugle. Si on était dans un film, la foule deviendrait les comparses (rôle secondaire), le décor, le background. Au milieu, il y a les protagonistes : Jésus et l’aveugle. Cette scène est semblable à la nôtre quand nous sommes « au fond du gouffre ».
Jésus demande à l’aveugle : Que veux-tu que je fasse pour toi ? Jésus savait bien ce que voulait l’aveugle mais est-ce que ce dernier le savait ?! Le plus grand danger qui pouvait arriver, c’est que l’aveugle demande une aumône, de l’argent, il y est habitué…
On pourrait demander au Seigneur : faites-moi réussir, augmente mon argent, mon salaire, trouve pour moi un époux, une épouse, une belle maison … Et tout ceci est extérieur à la vraie blessure intérieure de l’homme… Nous amassons l’argent parce nous pensons qu’en le possédant, nous pouvons tout avoir. Il symbolise la force physique de l’homme, la fuite de la misère.
Mais l’aveugle l’a appelé « Fils de David, toi le miséricordieux ! » Ce qui signifie, le sauveur. Les Juifs attendaient le Salut qui viendrait de quelqu’un de la descendance de David. Il a compris que ce n’est pas l’argent qui va lui apporter son salut, ni même la guérison de sa cécité mais le salut qui vient de Dieu.
C’est pour cela que Jésus ne lui dit pas « ta foi t’a guéri, t’a rendu la vue », mais « ta foi t’a sauvé ».
Dieu ne nous aime pas parce que nous prions ou nous faisons des sacrifices, nous prions, nous faisons des actes de miséricorde, nous le suivons sur la route parce que c’est LUI qui nous aime en premier !
L’homme a surtout besoin de vaincre la mort de l’âme. L’aveugle a trouvé ce salut en Jésus et il a tout quitté pour faire route avec lui, nous dit l’Evangile. Faire route vers Jérusalem où Jésus va être livré et crucifié. Il a compris que ça vaut la peine de mourir avec quelqu’un qui l’aime dans son péché, ses faiblesses, ses misères : quelqu’UN qui lui donne la VIE.
Il a vu que Jésus ne lui a pas donné de l’argent, ni le lui a envoyé avec quelqu’un pour le faire taire parce qu’il gênait par ses cris, mais, (et pour la 1ère fois dans sa vie) il l’a appelé, l’a placé au milieu de la foule et non au bord de la route, lui a donné de l’importance. Dans tout Jéricho, c’est lui qui l’intéresse. Celui qui nous aime gratuitement, dans notre faiblesse, qui nous donne sa miséricorde, nous valorise. Le proverbe libanais dit : « l’ami c’est celui qui le reste dans les mauvais moments ».
L’amour, c’est la seule chose qui ne se mesure pas quantitativement mais qualitativement. Si tu ne trouves pas quelqu’un qui t’aime dans ta faiblesse, tu n’es pas aimé, tu es « aveugle ». Tu mendies un peu d’affection, de tendresse… Quand l’homme trouve l' amour vrai, le trésor qu’est Jésus-Christ, le reste ne lui importe plus, surtout les petites choses.

La « culture de miséricorde »…
Profitons durant cette année Jubilaire pour découvrir de plus en plus la Miséricorde de Dieu, ce trésor unique et posons-nous ces deux questions :
- Dans la vie, la plupart de nos relations sont des cadeaux réciproques : Avons-nous quelque fois expérimenté la Miséricorde, non la pitié, ni l’amour par intérêt ? …
- Avons-nous été des fois miséricordieux envers quelqu’un ? Tout en sachant que si l’homme n’expérimente pas, ne reçoit pas la miséricorde, n’est pas
« miséricordié », il a du mal à être miséricordieux…
En tant que Responsables de Cycles, vous avez l’urgence de créer dans votre école (ou si elle existe, d’y tenir et de la développer) «la culture de miséricorde». Ce qui nous spécifie comme écoles chrétiennes, c’est d’être miséricordieux avec l’élève faible, paresseux, diablotin, «à problème». Je suis convaincu que personne ne naît «insupportable». Derrière toute agitation, comportement gênant…il y a une souffrance, un cri...
P. Ramzi jreige cm.Est-ce que nous l’entendons ?
La violence avec les enfants engendre la violence, des blessures… Si on « brise » leur personnalité en leur manquant de respect, en les humiliant, (surtout devant les autres), en les brimant, ils refoulent ces souffrances, ces blessures et plus tard ils se vengeront en faisant des bêtises avec le premier venu (drogue, délinquance…)
Miséricorde ! Le logo du Jubilé est très significatif. Il rappelle l’icône où Jésus prend Adam et Eve par le poignet, les tire du tombeau et ressuscite avec eux de la mort. Dans ce logo, IL met Adam sur ses épaules, comme l’agneau (rappelant le Bon Pasteur qui a été à la recherche de la brebis perdue).
En observant les yeux, on réalise qu’il y en a 3 et non 4 ; au milieu, l’oeil d’Adam et celui de Jésus ne font qu’un !
Quand l’homme expérimente que Dieu le regarde avec Miséricorde, il regardera les autres avec l’oeil de Dieu, avec un regard miséricordieux. Dieu et moi, nous aurons le même oeil, le même regard sur nous-mêmes, sur les autres et sur les choses….
C’est ce que je nous souhaite !

(Transcription et traduction : Sr Marcelle KARAM, Fille de la Charité)


L’Eglise aujourd’hui… 

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